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Lutte contre le VIH/SIDA-Dr Zougouri Linda (chargée de programmes Espace Confiance) : « Les patients mis sous PREP affichent des résultats encourageants »

Lutte contre le VIH/SIDA-Dr Zougouri Linda (chargée de programmes Espace Confiance) : « Les patients mis sous PREP affichent des résultats encourageants »

Abidjan, le mercredi 3 décembre 2025(SS)-Médecin de santé publique, Dr Zougouri Linda Patricia est chargée de programmes à l’Ong Espace Confiance, spécialisée dans la prise en charge des populations clés. Il s’agit des travailleuses du sexe, les usagers de drogues, les hommes ayant des rapports avec d’autres hommes, la population carcérale. Dans cet entretien, elle parle de son expérience avec des patients mis sous la Prophylaxie préexposition (PREP) en Côte d’Ivoire dans le cadre de la lutte contre le Sida.

SS-Quel est l’état de la prévalence du Vih/Sida en Côte d’Ivoire ?

Dr Zougouri Linda : En Côte d’Ivoire, la prévalence est estimée à 2,5%, c’est-à-dire quand on prend 100 personnes ; il y a 2 à 3 personnes qui ont le Vih/Sida. Maintenant au sein des populations clés, la prévalence est plus élevée ; elle tourne autour de 11 chez les HSH ou les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. A Abidjan, il y a une étude qui a relevé une prévalence allant de 20 à 30% dans cette catégorie. En tout cas, c’est toujours plus élevé que celle de la population en général. On les appelle populations clés, parce qu’elles jouent un rôle dans la dynamique du virus. Elles sont vulnérables et elles sont plus exposées.

SS-Lorsqu’on compare ces chiffres à ceux des années antérieures, est-ce qu’on peut dire qu’il y a une avancée dans la lutte contre la maladie en Côte d’Ivoire ?

Z L : Il y a une évolution de la prévalence, on est passé de 3, 5% à 2,5%, mais il faut toujours maintenir les efforts pour ne pas avoir de nouveaux cas.

SS-Parlez-nous de la PREP, qu’est-ce que c’est ?

Z L : La Prophylaxie préexposition (PREP) est un moyen de lutte contre le VIH/Sida. C’est un médicament qu’on prend avant de s’exposer, autrement dit avant d’avoir un rapport potentiellement infectant. La PREP n’est pas un concept nouveau en matière de santé publique. Il est comparable aux antipaludéens. Généralement, quand les occidentaux arrivent dans un pays, où il y a le paludisme ; ils prennent des comprimés pour ne pas aller se faire infecter, donc PREP veut dire, de façon triviale, prendre un médicament pour ne pas se faire infecter par une maladie.

SS-Quelle est la différence entre la PREP et les Antirétroviraux (ARV) ?

Z L : Les médicaments qu’on utilise dans le cadre de la PREP sont des ARV, sauf qu’en Côte d’Ivoire ce qu’on utilise c’est le denocorvire notaberin . Dans la prise en charge du Vih, il faut prendre 3 molécules, mais avec la PREP, on utilise 2 molécules. Les antirétroviraux dans le cas du patient Vih, c’est un traitement à vie or la PREP se prend pendant la période où tu es exposée. En fait, la PREP est utilisée par des personnes séronégatives, c’est à titre préventif et les ARV dans le cade de la prise en charge des patients VIH, ce sont ceux qui sont déclarés séropositifs, c’est à titre curatif. Sinon, ce sont des ARV.

SS-Donc, vous voulez dire que si un séronégatif prend la PREP, il est à l’abri du VIH/Sida ?

Z L : La PREP permet de diminuer le risque d’infection. En matière de VIH, il n’y a pas de risque zéro ; mais tout est dans la diminution du risque car le risque de se faire infecter est vraiment très élevé. Donc si on dit tu prends deux (2) comprimés deux heures avant ou deux heures après tu les prends parce qu’i y a deux manières de prendre.

SS-Lesquelles ?

Z L : Il y a ce qu’on appelle la prise en continue, c’est-à-dire tous les matins ; j’en prends. Et puis, il y a la prise à la demande, c’est lorsque je n’ai pas toujours des rapports à risque ; mais chaque fois que je veux me protéger j’en prends. Ainsi, je prends 2 comprimés avant et puis après je prends 2 autres comprimés. Donc, il faut respecter la prescription, c’est vraiment ça le plus important. Il y a un nombre de comprimés à prendre à respecter pendant un rapport sexuel, ça peut être un comprimé chaque 24 heures. Et comme on sait que ce sont des choses qui ne sont pas faciles à faire, la PREP ne se donne pas comme ça, il y a tout un accompagnement (des médecins, des infirmiers) du bénéficiaire, pour lui rappeler comment on prend le médicament.

SS-Est-ce que la PREP est compatible avec les autres méthodes traditionnelles de contraception ?

Z L : La meilleure stratégie, c’est la prévention. On combine plusieurs modes de prévention pour être sûr d’être à l’abri d’une contamination. On utilise tout ce qui est préservatif, gels, lubrifiants, tout ce qui est communication pour le changement de comportement, la sensibilisation et tout ce qui est traitement même du Vih. Donc l’approche, c’est de combiner plusieurs moyens de prévention, parce que le problème, la PREP ne protège pas contre les autres infections sexuellement transmissibles (gonococcie). Il faut faire attention et combiner tous les moyens de protection.

SS-Vous voulez dire que la PREP n’est pas un vaccin anti-VIH ?

Z L : Absolument pas un vaccin, c’est seulement un médicament pour diminuer

le risque de contamination surtout chez les populations à risque. C’est comme si on disait que le préservatif est un vaccin, non ce n’est pas un vaccin ; c’est pour diminuer le risque de contamination et la PREP joue le même rôle que le préservatif. Ils ont tous deux l’objectif de diminuer le risque de se faire contaminer.

SS-C’est déjà en vigueur en Côte d’Ivoire ?

Z L : Oui, c’est d’abord l’Ong Espace Confiance qui est la première structure qui a été autorisée à utiliser la PREP. Dans le cadre d’un projet de recherche, nous avons fait le suivi d’une centaine de personnes HSH à qui nous avons offert la PREP et avons constaté que ces personnes avaient un faible taux de contamination, le niveau d’infection avait vraiment baissé. Donc le premier usage de la PREP en Côte d’Ivoire c’était dans ce cadre. Aujourd’hui, c’est devenu une intervention qui entre dans l’ordre du service national.

SS-Donc, aujourd’hui la PREP peut être utilisée par tout le monde ?

Z L : Non, elle est utilisée dans des situations à haut risque. Par exemple : les travailleuses du sexe, le cas où le mari est séropositif ou l’épouse séronégative peut prendre la PREP pour avoir des rapports avec son mari, afin de ne pas se faire infecter et vice-versa. Donc, c’est vraiment pour des situations bien spécifiques qu’on conseille la PREP.

SS-Est-ce qu’il ne faut pas vulgariser la PREP ?

Z L : Non, elle est utilisée dans des situations à haut risque. La vulgariser pour des personnes qui n’ont pas besoin ? La PREP, c’est pour les personnes à haut risque. Ce n’est pas tout le monde qui est à haut risque. Un homme qui est avec sa femme qui n’a pas d’autres relations dehors ; il n’a pas besoin de prendre la PREP. Il y a des gens qui vivent avec des séropositifs ou qui ont des multiples partenaires, ce sont des personnes à haut risque. Ce sont ces personnes à qui on recommande la PREP, ce sont les potentiels bénéficiaires de la PREP. C’est-à-dire, on envoie là où c’est nécessaire.

Peut être à la longue, on pourrait l’envisager mais pour le moment, on a des sites qui sont habilités à donner la PREP, On a l’ONG Espace Confiance qui a plusieurs centres (Koumassi, Marcory, Yopougon, Angré, Anyama). On est sur internet. Il y a des gens qui appellent qui veulent qu’on les mette sous PREP. On leur dit de venir au centre pour une consultation médicale. Après diagnostic, le médecin pourra décider s’il faut ou non les mettre sous PREP. Ce n’est pas qu’on cache la PREP, qu’on donne à un groupe et l’autre non.

SS-N’est-ce pas un problème d’argent, puisque dans des pays comme les Etats-Unis, la PREP est vendue en pharmacie ?

Z L : Non. Jusque-là, la PREP est gratuite en Côte d’Ivoire, parce que les partenaires en la matière financent la PREP ; mais l’idée c’est d’avoir une offre pertinente, là où c’est nécessaire. C’est pourquoi, on dit que c’est pour les populations à haut risque.

SS-Mais pourquoi, ne pas faire comme le préservatif pour permettre à celui qui sent le besoin de s’en procurer ?

Z L : La prise de la PREP en Côte d’Ivoire est encadrée. Il faut qu’un médecin fasse un bilan avant de conseiller la PREP, parce qu’il y a des tests à faire pour voir si les reins sont en bon état ; s’il y a des infections sexuellement transmissibles qui sont latentes. Il y a tout une procédure, c’est un médicament avec toutes ses indications ; ce n’est pas un préservatif qu’on met et qu’on peut enlever à tout moment. Pour le moment, c’est sur prescription médicale, après avis du médecin.

SS-Quel est aujourd’hui le retour que vous avez des patients mis sous PREP ?

Z L : Aujourd’hui, nous avons environ 300 à 400 personnes mises sous PREP et les résultats sont satisfaisants. Ceux qui ont été infectés, ce sont ceux qui n’ont pas respectés les mesures. Il est clair que ceux qui sont sous PREP qui veulent sortir peuvent le faire ; il y a aussi un suivi à faire à ce niveau également.

SS-Craignez-vous un débordement des comportements sexuels à risque, si de nombreuses personnes sont informées que la PREP existe ?

Z L : Non, parce que ce n’est pas nous qui encourageons les gens à avoir de multiples partenaires. Nous venons réduire les risques de maladies et les comportements sexuels à risque, mais nous intervenons sur des zones précises dans le cadre d’un projet qui concerne Abidjan, Bingerville et Anyama. Une sensibilisation plus large pourrait être faite dans le cadre d’une campagne nationale.

SS-Un message que vous voulez lancer à l’endroit des populations ?

Z L : Ce que nous devons retenir est que la PREP fait partie d’un package de mesures à observer pour éviter le VIH/ Sida. Elle s’inscrit dans une stratégie globale de lutte. C’est une bonne stratégie quand on analyse les résultats de l’étude qu’on a faite, avant la PREP et après la PREP. Mais, ce n’est pas parce qu’il y a la PREP qu’il faut s’adonner à tous les comportements à risque.

 

Entretien réalisé par Eugène Yao

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